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Tribute to Philip Seymour Hoffman

> Philip Seymour Hoffman & moi

Capote

 

Manhattan. 9AM. Stella Adler Conservatory (1) studio 5. Entre Philip Seymour Hoffman, timide sous une casquette, un café Starbucks à la main. Je fais partie des quatre privilégiés avec qui il a choisi de travailler.

PSH ou la précision vertigineuse. A l’écran il me subjugue par la densité d’expériences qu’il transmet en une seule inspiration.

Mon partenaire australien et moi nous engageons. “Kramer contre Kramer”. Scène du retour. Je suis prête, sereine. Action! «Hi» – Cut.

«RIP. O ator foi encontrado morto em seu apartamento»(2). La nouvelle me fige dans la langue de la saudade – ce tourment pudique qui éclate sa douleur et sa gratitude dans le deuil et la célébration de ce qui a été et n’est plus. Ce qui fait mal, c’est précisément le souvenir de l’expérience du partage quasi sacré de convictions tendues vers l’amour, non de Philip, mais celui, autrement puissant, de son potentiel d’être humain.

Philip ne s’épanche sur aucune théorie. Son credo : une avalanche de «Pourquoi? A quelle heure as-tu appelé? Qui as-tu regardé? Qu’as tu vu? Depuis quand?» et de vertige. Il teste sans relâche mes réponses qui se heurtent au vraisemblable. Je bafouille, je ne sais plus et bientôt je tremble, acculée. Rien ne fait plus sens. Hier? oui, qui? non?. Doux, il me calme et m’encourage : «Leave no stone unturned»(3). Si j’angoisse de pénétrer le souffle de cette femme à jouer, c’est que la responsabilité est grande : donner à voir l’obscure mécanique de l’être en action.

Pas de processus psychologie ou mystique mais le travail fastidieux et minutieux qui consiste à intérioriser jusqu’à devenir siennes les pensées et volontés de son «personnage» – le jeu réaliste, source du théâtre et du cinéma américain.

Mais Philip ne parle pas de personnage. A mes côtés, il branche discrètement les fils de Joanna à moi. Il exige et facilite l’accès aux réactions humaines basiques fondamentales. Il scrute et donne le mot que le moment ordonne. C’est le don de soi, pour l’autre, qui ancre dans ma chair l’expérience d’une sensation vraie – truthful. Et l’intimité de cette femme que je croyais cerner se révèle par couches successives d’intensité de choix pragmatiques qui me fait prendre sa déchirure, sa vulnérabilité.

Plus tard, je m’épuisais d’admiration devant son “True West” à Broadway, jusqu’à son hommage, Oscar en main, à sa mère.

Dans ce temps d’immersion je suis hors proportion, et mille «why» plus tard, mon «hi» d’ouverture touche enfin la justesse d’une interprétation où j’ose me défaire de moi, j’ose le souffle d’une autre. Quand Philip lâche ma main, je reste avec ma responsabilité d’artiste en devenir, et aujourd’hui la saudade d’avoir pris pour acquis qu’à travers ses actes à lui, son expertise et sa sagesse étaient les nôtres aussi.

Il est tentant de dire que trop savoir fait mourir tôt. S’engager avec empathie dans le souffle de l’autre pour le comprendre – le prix à payer est grand – mais c’est, avant tout, un choix de vie. Et Philip me l’a appris.

Céline Nogueira

Auteur de “Noli me tangere/Ne me touche pas” (Éditions Indigo – côté femmes), Céline Nogueira enseigne au Conservatoire à rayonnement régional de Toulouse.

(1) Fondée en 1949 par l’actrice américaine du même nom, le Studio Stella Adler est l’une des écoles de théâtre/cinéma les plus prestigieuses des Etats Unis : elle a notamment formé Marlon Brando, Robert de Niro, Benico del Toro, Salma Hayek. Sa technique est basée sur l’imagination de l’acteur et l’équilibre pragmatique entre analyse de texte et recherche des circonstances historiques, politiques et sociales.

(2) «Repose en paix- l’acteur a été trouvé mort dans son appartement»

(3) «Ne laisse rien au hasard»

PHOTO : “Truman Capote”